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Dans la lune (un texte de Laurent Bourdelas)

          

         1969, je vais entrer au Cours Elémentaire 1ère année de l’école primaire de la Monnaie, le long des voies de chemin de fer. Nous avons quitté le quartier de la cathédrale, là-bas, au-dessus de la Vienne, pour nous rapprocher de la gare des Bénédictins, et du dépôt des trains que conduit mon père. J’ai perdu mes copains de maternelle et, au mois de juin, on m’a ouvert le ventre pour m’y enlever je ne sais pas trop quoi. Peut-être que c’est cette année que nous sommes partis à Bidart, au Pays Basque, voir tous les bateaux, tous les oiseaux. J’y perdais systématiquement mon maillot de bain dans les vagues et j’avais peur de manger du saucisson d’âne, parce que moi, j’aime bien les ânes. C’est aussi cette année, que nous sommes partis quelques jours à La Gaillardie, la belle propriété d’un colonel à la retraite, ami de ma grand-mère Rose. Nous allions avec Patricia et les chiens faire de grandes promenades à travers la campagne limousine. C’était un an après les grèves où papa déploya le grand drapeau rouge au sommet du campanile de la gare. Je croyais que c’était uniquement grâce à lui que tous les travailleurs de France avaient obtenu une quatrième semaine de congés payés. Au transistor posé sur le frigo, j’écoutais, avec maman, des chansons auxquelles je ne comprenais rien : Ob-la-di, Ob-la-da ou Sympathy for the devil. On roulait en Ami 6 et le président avait de gros sourcils. Les gens criaient : « Pompidou, des sous ! ».

            1969, une année qui va révolutionner le monde. Dans le petit magasin papeterie librairie de la rue Aristide Briand tenu par une dame vénérable qui passe le plancher à l’encaustique et vend les crayons à l’unité, c’est l’apparition soudaine d’un objet magique : le Bic 4 couleurs, qui nous permet de « changer de couleur d'encre sans changer de stylo » ! Jusque là, dans nos classes de garçons, on écrivait au porte-plume, avec deux couleurs d’encre : bleu et rouge. On s’évertuait à bien tracer nos lettres sur les lignes et les carreaux, sans faire de tâches, et l’on utilisait des buvards pour sécher nos exercices. Au tableau, le maître écrivait chaque matin la « morale » du jour : « Je dois respecter ma famille et mes camarades ». De l’autre côté de la rue, l’église Saint Paul Saint Louis – église de mission en terre cheminote – élevait sa triste façade sans clocher vers le Ciel. Le Bic 4 couleurs, c’est un peu comme Le Métèque que chante alors Georges Moustaki. Un véritable arc-en-ciel ! Un étranger ! Un objet ludique : 4 mines ! Du rouge, du bleu, du vert, du noir ! Très vite, nous allons nous amuser à faire claquer les poussoirs. Et puis c’est super : c’est du plastique, c’est gros dans la main ; rien à voir avec le bois fin du porte-plume. Voilà, en 69, le grand évènement, c’est le stylo Bic 4 couleurs. Enfin, il n’y a pas que cela ! Il y a aussi l’arrivée à la maison de Tex, un croisé de beagle et d’épagneul breton, posé par mes parents sur la table en formica de la cuisine le jour de ma fête, où il fit pipi en me voyant. On pouvait difficilement faire plus, cette année-là, pour me surprendre. Joe Dassin se promenait Aux Champs Elysées, Jacques Brel à Vesoul et Michel Delpech du côté de l’Île de Wight. Dans notre ancienne Indochine, l’armée américaine massacra plusieurs centaines de vietnamiens dans le village de My Lai, au sud du Viêt Nam, mais ça, je n’en savais rien. Le lieutenant William Calley a tué des petits enfants comme moi, qui n’ont jamais eu de Bic 4 couleurs, et Richard Nixon l’a gracié. Bientôt, au collège, j’aurai pour amie Marie-Christine, aux longs cheveux noirs et brillants, aux yeux noirs subtilement bridés, dont la mère, venue d’Indochine, tenait un restaurant asiatique près de chez nous. Mon père n’était pas du genre hippie, ni à écouter Led Zep ou les Bee Gees, mais plutôt Sinatra.

            Pendant qu’il allait chercher au dépôt son train de fer bruyant et sentant l’acier chaud, d’autres hommes revêtirent leurs combinaisons blanches avec la bannière étoilée – celle-là même que portaient les massacreurs du Viêt Nam – et des casques en forme de bocaux à poissons rouges, et ils embarquèrent dans une fusée comme celle de Tintin à Cap Canaveral. Parce que le grand jeu, désormais, entre la Russie et l’Amérique, se déroulait dans l’espace, où, à notre grand étonnement, on envoyait des tas de choses et d’êtres vivants que j’essayais d’apercevoir la nuit en clignant des yeux : des spoutniks avec leurs drôles d’antennes, des chimpanzés, des chiens, Youri Gagarine. Je m’imaginais qu’il y avait plein d’objets de métal en orbite, peut-être même des Bic 4 couleurs ! Ma mère fredonnait C’est extra et sur l’écran vacillant d’une énorme poste de télévision, on vit en noir et blanc s’allumer les moteurs de Saturn V, puis le décollage dans une colonne de flammes, la disparition de la fusée. Les types de la station de contrôle. Et puis l’alunissage. Je crois bien que je les ai vraiment vus, cette nuit-là, debout sous le cerisier du jardin, en fixant la boule ronde à 384 402 kilomètres de là. Bien sur, ils étaient tout petits, alors je ne sais pas si c’était vraiment eux. J’avais mon Bic 4 couleurs dans la poche et la lune ressemblait un peu à Hô Chi Minh.

Jean-Paul Gavard-Perret lit CAPTURE

Les yeux de Marie-Noëlle Agniau sont des perles qui enfilent le présent sur le passé en une sorte de double perception. L’origine en est précise et géographique dans ce livre de bord du temps. Le vent du souvenir fait ouvrir des portes. L’attention de l’auteure s’y engouffre pour remuer le passé en  une forme de perfection poétique fruit d’une attention à la vie  et aux paysages. Le tout sans lambiner : « Comme les secrets s’en vont, on va très vite » écrit la narratrice, entre autres magicienne d’Oz d’un parc de son enfance. Son texte intime s’il  est hommage aux lieux du Limousin est l’occasion de déposer des paroles secrètes. A savoir « Le flot d’une âme humaine. Sa peine - sa double peine ». Et la poétesse de préciser « c’est comme ça que les lieux reçoivent nos empreintes. Les retiennent captives ».  Vaste redevient alors le monde. Et neuf. Et troublant. Si bien que le livre se métamorphose en une lettre d’amour non pour une ombre mais pour des nuits blanches.

 

Elles sont éclairées par les superbes photos de Laurent Bourdelas. Ses images sont les révélatrices d’une métaphysique du paysage mis au service d’une irréductibilité indivisible de l’âme et du corps de l’écriture. Perception d’un côté, souvenir de l’autre font surgir un espace de dilatation et de compression dans une boucle de nostalgie étrange qu’on partage avec la narratrice et le photographe. Le cheminement est passionnant. L’âme s’y fait parfois russe, sa singularité devient la fleur de l’avalanche tranquille des émotions. Elles donnent la couleur aux halots d’existence hantés par la densité des instants qu’ils imposent et dont M-N Agniau saisit l’identité errante. Il convient pour s’en approcher d’exister comme l’écrivaine : ange rebelle qui ne craint ni les chutes ne les remontées

Jean-Paul Gavard-Perret (Le Salon Littéraire)

Marie-Noëlle Agniau, « Capture », photographies et postface de Laurent Bourdelas, coll. Multiples, Editions Culture & Patrimoine en Limousin, Limoges, 2014, 18 €.

LA RIVIERE INVERSEE, un livre d'artiste des Editions Ruiz

Riviere inversee ruiz

Les éditions d'art Ruiz éditent un livre d'artiste de Laurent Bourdelas
 
Jean-Paul et Dom Ruiz, qui fabriquent et éditent des livres d'artistes depuis 1988 publient La Rivière inversée de l'écrivain installé en Limousin Laurent Bourdelas.
 
L'éditeur installé à Saint-Aulaire en Corrèze, réputé pour son très beau travail, publie un texte inédit de Laurent Bourdelas, écrivain installé en Limousin, sur le « reflet ». L'auteur s'inspire pour ce texte intimiste de la rivière, des animaux qui la fréquentent, des herbes et des minéraux que l'on y trouve, de la rivière dans l'art et la littérature, il dit sa perception intime de la rivière, agrémentée de quelques chansons. On retrouve son écriture en prose poétique saluée depuis plusieurs années par la critique, du Monde à France Culture.
Le texte, les photographies, compositions réalisées à partir de plusieurs prises de vues, sont donc composés en « reflet ». Il est imprimé sur papier BFK Rives Photo 310 grammes, avec une couverture papier BFK rives 270 grammes. Edité à 35 exemplaires numérotés et signés par les éditeurs, son format est de 22 x 16 cm. Chaque exemplaire est vendu 260 euros.
Laurent Bourdelas est à la recherche d'un lieu qui accueillera une lecture publique du texte durant la saison 2014-2015.
 
 
 
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