Le recueil ASHES vu par Jean-Paul Gavard-Perret

Laurent Bourdelas, Ashes

Ashes to ashes

Le der­nier ensemble de Laurent Bour­de­las, s’il “ demande prose ”, n’en exclut pas — bien au contraire — le poème. Ce cor­pus sor­cier et sour­cier cultive le lyrisme par­ti­cu­lier de l’auteur. Celui-ci reste domp­teur de dra­gons et allu­meur d’ombres. Certes, il rap­pelle com­bien nous ne sommes faits que de cendres. Elles res­tent moins éteintes que cou­vant encore le feu. Et si l’auteur affirme : « Ce n’est pas facile : il faut se débar­ras­ser de l’inutile / des sco­ries », les cendres dont il est ques­tion ici repré­sentent ce dont l’auteur se dépouille afin de défri­cher  « les autres dehors (qui) dansent en faran­doles ».
Il n’a cesse d’adapter ses textes à la lumière. Orienté vers le visible, il vou­drait tou­jours pen­cher vers les jar­dins de Giverny de Monet mais ce n’est pas facile. Néan­moins, sous forme de jour­nal intime déguin­gandé, l’auteur semble s’amuser de son propre rôle ou de celui qu’on lui fait jouer. Pour ses admi­ra­trices « demies nues sur son pas­sage », il « par­lera aux oiseaux, trans­for­mera la merde des chiens on or ». Preuve que l’auteur sait culti­ver l’ironie sur son propre sort.

Mais la cruauté du monde n’est jamais refou­lée. Car s’il y a Giverny ‚il y a les guerres où coulent les « jus d’hommes qui meurent dans la boue ». Les uni­formes et la cou­leur des vic­times changent mais le goût de la puis­sance des bour­reaux reste le même. Ce sont eux qui embarquent le monde sur leur nef des fous. Celle-ci qui se trans­forme en tom­beau. Néan­moins, face à cet état du monde, Bour­de­las espère. Il demeure — en dépit de l’âge — « L’enfant sau­veur », le pas­seur de gué capable de res­ter à l’écoute du macro– comme du micro­cosme : du chant des baleines au « flot tumul­tueux » des four­mis.
Entre ciel et océan et à mesure que la crasse du temps s’épaissit, la machine poé­tique fonc­tionne encore. Et si les hommes sont bles­sés par le monde, Bour­de­las le soli­taire tente sinon de les soi­gner du moins de les sau­ver du nau­frage qu’on leur concocte sour­de­ment par ses exer­cices de révolte. La poé­sie passe sans cesse du constat au chant d’espérance. C’est la manière de tordre le temps lui-même en torche et de s’accrocher aux nuages. La poé­sie tra­vaille afin de sor­tir l’être des puits qui l’aspirent et sont plus pro­fonds que les fosses océa­niques.
Pour nous et se sau­ver une nou­velle fois, Bour­de­las s’accroche aux pétales des fleurs. Elles sont dans Ashes bien plus que des méta­phores et res­tent le sym­bole d’un sen­ti­ment exta­tique de la vie. Leurs taches sourdes et mou­vantes s’élèvent ou s’abaissent en divers cou­rants de cou­leurs. Ils  per­mettent à l’espace vital non seule­ment d’affleurer mais de s’aérer.

jean-paul gavard-perret

Laurent Bour­de­las, Ashes,  L’arbre à Trucs,  Vicq sur Breuil, 2013, 94 p.

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