Parution du beau-livre "Limoges années 1950 1960 1970" chez Geste Editions

Il est des périodes historiques contemporaines que l’on croit bien connaître car on pense s’en souvenir. Des faits, des paysages et des images, des personnes, même, qui nous semblent encore assez proches. C’est le cas des années 1950 – 1960, que nous pouvons avoir vécues, jeunes adultes ou enfants. Mais chacun sait que les souvenirs sont parfois illusoires, toujours incomplets, inconstants. J’aime assez cette phrase de Jules Supervielle : « les souvenirs sont du vent, ils inventent les nuages. »[1] L’historien doit donc être – comme toujours mais peut-être encore plus – très vigilant lorsqu’il envisage cette période.

 Cette époque (1945 – 1973), c’est celle des « Trente Glorieuses », pour reprendre l’expression de Jean Fourastié – même si elles ne le furent pas pour tous. Une « révolution invisible » s’opère : l’économie de la France, blessée par la guerre, repart – c’est d’ailleurs un moment de quasi plein emploi –, la croissance est forte, le baby boom est en cours, ainsi que l’apport bénéfique de l’immigration, même si celle-ci n’a pas été toujours bien traitée. C’est encore le temps de « la fin des paysans », selon Henri Mendras : les années 1950 sont celles de l’exode rural. Un monde de traditions séculaires s’effondre. La « modernité » est en marche, le progrès scientifique s’amplifie, la société de consommation apparaît (le premier hypermarché voit le jour en 1963) – c’est le règne de l’électro-ménager et de l’automobile. Boris Vian s’en amuse dans La complainte du progrès. L’habitat s’améliore, comme le niveau d’éducation et celui de la santé de la population. Les femmes et la jeunesse émergent, se révoltent, s’affirment et obtiennent plus de droits. La culture évolue et se « démocratise », radio, télévision et magazines sont en plein développement. La musique pop se fait entendre grâce aux électrophones. Après la fin de la guerre d’Algérie en 1962, la France ne connaît plus la guerre sur son sol. De même le pays participe-t-il activement à la politique européenne. On a donc pris l’habitude de considérer cette embellie comme un âge d’or, une parenthèse enchantée. Certains en furent cependant exclus.

 Limoges est, comme les autres villes du pays et à son rythme, partie prenante de ces différentes évolutions. Elle va passer en douceur du statut de ville moyenne à celui de capitale régionale. Quitter l’ère du maire Léon Betoulle pour celle de Louis Longequeue, élu le 10 décembre 1956[2]. Le boom démographique y a bien lieu, à Limoges même – avec une population qui gagne près de 37 000 habitants entre 1954 et 1975 pour atteindre 144 000 habitants – et surtout dans toute son aire urbaine. Un vaste programme de construction se met en place, en particulier de logements sociaux ; des pavillons individuels font aussi leur apparition. Les quartiers périphériques se développent (c’est le temps des cités et des Z.U.P.), tandis que subsistent un certain temps des quartiers anciens et parfois insalubres, en attendant la future gentrification. Des terrains de sport voient le jour, à commencer par le parc de Beaublanc, envisagé dès avant la guerre ; des espaces verts se développent. Jusqu’au milieu des années 1970, le Centre hospitalier jouxte l’Hôtel de Ville, à l’emplacement de la Bibliothèque francophone multimédia actuelle. Limoges est aussi une ville culturelle, qui abrite en son sein, tout au long de ces années, des lieux de théâtre (Jean Vilar y fait un triomphe en 1955) et de musique (elle devient capitale du jazz grâce à Jean-Marie Masse), des musées, des émailleurs inventifs, mais aussi des artistes d’importance – ne citons parmi d’autres que le plasticien dadaïste Raoul Hausmann ou le peintre Claude Viallat – et des écrivains et poètes de grand talent, parmi lesquels : Georges-Emmanuel Clancier, Robert Margerit, ou encore Joseph Rouffanche[3].

 En 1954, à Limoges, le secteur primaire atteignait 2,29 % de la population active ayant un emploi, le secteur secondaire 43,23 % et le secteur tertiaire 54,48 %. En 1982, le tertiaire représentait 63,38 % et le secondaire 31,03 %[4]. Si Limoges accueille Renault véhicules industriels et Legrand, la grande ville ouvrière (chaussure, porcelaine…) et des luttes sociales du 19ème siècle est devenue une ville de services (administration, commerces), dont les habitants votent régulièrement pour le Parti Socialiste.

 Il y eut à Limoges, sans doute plus que dans certaines autres villes, dans la période contemporaine – disons à partir de la fin du 19ème siècle – des démolitions qui, sans doute, auraient pu être évitées, même si elles furent justifiées par la nécessité, la volonté, d’aménager la ville, de l’assainir (y compris moralement), de la moderniser. Léon Betoulle (maire socialiste de 1912 à 1956) écrivit à ce sujet : « Le Passé ne saurait suffire, il faut vivre le Présent et envisager l’Avenir ! Et lorsque des sacrifices sont devenus nécessaires, il faut savoir les accomplir, avec regret, peut-être, mais sans récriminations »[5] ; cette philosophie moderniste faillit conduire à la destruction du pont Saint-Etienne ! Des destructions ou des enfouissements eurent bien lieu au 20ème siècle, des statues disparurent. En réaction à certains projets, des citoyens se mobilisèrent pour éviter le pire : Jean Levet et Renaissance du Vieux Limoges sauvèrent le quartier de la Boucherie – l’association continuant aujourd’hui à se mobiliser –, il fallut sauver au moins la façade de l’ancien Hôpital Général (incluse dans la Bibliothèque Francophone Multimédia) ou empêcher la destruction du Ciné-Union, haut lieu du coopératisme ouvrier (devenu Centre Dramatique National du Limousin). En 2008, Limoges est entrée dans le réseau des « Villes d’art et d’histoire » label décerné par le ministère de la Culture aux collectivités qui mettent en valeur leur patrimoine et le font connaître auprès de leurs habitants et visiteurs. C’est dire s’il demeure des choses intéressantes à voir, à découvrir, et même à mettre en valeur, sans doute.

Ouvrez ce livre, précieux grâce à la formidable collection photographique du journaliste Paul Colmar, sa « photothèque ». Ancien journaliste et photographe de presse (Centre-Presse, Centre-France), celui-ci a constitué au fil du temps un véritable musée de vues (photographies, cartes postales) de la Haute-Vienne et de Limoges au fil des temps – il possède même une pièce unique : la photo de la capitale régionale la plus ancienne connue à ce jour, un daguerréotype de 1845 qui montre la rue des Taules, aujourd'hui disparue. Paul – passionné d’histoire locale – a la grande générosité de permettre à ses concitoyens d’avoir accès à ces photographies exceptionnelles, en les mettant à la disposition de ses confrères journalistes ou des historiens. C’est d’ailleurs un homme agréable avec qui il fait bon travailler, dans son appartement-musée situé au cœur de Limoges. En effet, il ne ménage pas son temps pour faire aboutir les projets qui permettent de dévoiler le paysage ancien ou plus récent, et donc – surtout ? – d’analyser, de comprendre ce que fut la ville et ce qu’elle est devenue, au-delà de la simple nostalgie.

C’est ce que je m’efforce de faire – en sa compagnie – dans cet ouvrage qui nous permet d’appréhender ce que fut Limoges au temps des « Trente Glorieuses » et nous la fait aussi regarder aujourd’hui avec plus d’acuité et, sans doute, de sympathie. Et puis, comme l’écrivit Marguerite Yourcenar, « quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. »[6]

 

Laurent Bourdelas

 

 

[1] Le Corps tragique, Gallimard, 1959.

[2] Histoire de Limoges, Geste Editions, 2014.

[3] L. Bourdelas, Du pays et de l’exil Un abécédaire de la littérature du Limousin, Les Ardents Editeurs, 2008.

[4] Histoire de Limoges, Privat, 1989, p. 291.

[5] Cité par M. Toulet in « 2000 ans de vandalisme 4e partie : le long XIXe siècle 1814-1913 », Bulletin de liaison Renaissance du Vieux Limoges, n° 72, février 2015, p. 31.

[6] Mishima ou la Vision du vide, Gallimard, 1981.

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